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Ceux-ci, coiffés de la triple liare, proclament les dogmes; ceux-là, distingués par leur seul savoir, 4 créent l'exégèse. Les écrits comptent ici plus que les actes; les docteurs formentla majorité de l'assemblée... Un autel, sur lequel brille l’ostensoir et qui se détache nettement sur le fond, sert de centre à ces hommes si différents de caractères et de vues, mais que réunit la communauté de la foi... La force de l'expression, la puissance de la caractéristique ne sont pas toutefois en proportion du degré d'illustration des personnages. Qui connaît les œuvres des fidèles agenouillés prés du splendide siège de marbre de saint Grégoire? Ce ne sont sans doute que d'obscurs croyants. Mais quelle éloquence dans leurs gestes! quelle ferveur et quelle humilité dans leur attitude! Est—il une plus admirable image de la soumission ou de la foi?

« Raphaël a voulu épuiser, dans la Dispute, le tableau des sentiments dont la religion peut former le point de départ. Après nous avoir montré la splendeur des régions célestes, l'enthousiasme, la confiance, la résignation des prophètes ou des martyrs; après avoir célébré toutes les manifestations de 'la foi, depuis l'extase jusqu’à la conviction fortifiée par la critique, il ne lui restait, pour compléter cette image de la vie théologique, qu’à peindre l'hérésie etl'indifférentisme. On s‘accorde à reconnaître Bramante dans le vieillard chauve et imberbe qui tourne le dos à l'assemblée et discute avec opiniâtreté sur le contenu du volume qu'il tient devant lui, appuyé sur une balustrade. Mais, tout en indiquant ce dissentiment, Raphaël ne pouvait se dispenser, dans une composition aussi solennelle, de résoudre jusqu'aux moindres dissonances. Il n'a pas manqué à ce devoir. Des croyants, à droite un chré

tien de la primitive Église, portant encore le costume des philosophes antiques, à gauche un adolescent rayonnant de beauté attirent l'attention des sceptiques sur le spectacle du fond; un instant encore, et leurs efforts seront couronnés de succès. Si nous n’assistons pas à cette conversion, nous sommes du moins en droit de la prévoir, car l'artiste, par une de ces pudeurs qui lui sont propres, a voulu laisser au spectateur le soin de compléter sa pensée et de composer lui—même la dernière scène du drame.

a Telle est cette composition célèbre qui passe à bon droit pour la plus haute expression de la peinture chrétienne, pour le résumé le plus parfait de quinze siècles de foi compris entre les fresques des catacombes et celles des réalistes florentins. La Dispute est plus qu'un chef-d'œuvre: elle marque une date dans le développement de l’humanité ‘. »

La croyance de l‘Église, si admirablement interprétée par l'art, n'est pas moins facile à suivre dans les écrits des saints Pères, des docteurs et des théologiens. L'Eucharistie est peut-être, de tous les dogmes catholiques, celui qui a'le moins rencontré d‘incrédules et d’adversaires. Il y eut seulement, au onzième siècle, un esprit plus versatile qu'opiniâtre qui osa nier la présence réelle. Bérenger était son nom. Loin de trouver des adhérents, il souleva contre lui tous les fidèles effrayés de voir attaquer ainsi le trésor de leur vie. Il fut condamné dans plusieurs conciles, se sonmit, brûla ses livres, retomba, fut condamné de nouveau et enfin mourut dans le retour à la foi. Ses erreurs n'eurent pour résultat que d'imprimer une nouvelle

1 Raphae”l, sa vie et son œuvre, par E. Mcer, p. 339.

ferveur et un nouvel éclat au culte de l’Eucharistie. C‘est alors que fut instituée la Fête-Dieu, dans laquelle le Saint Sacrement est porté en triomphe pour recevoir les hommages solennels du peuple et de la nature même. De là jusqu’au protestantisme, la foi de l'Église fut paisible et respectée; le concile de Trente, en réta— blissant la sainte doctrine, déplorait que cette paix de cinq cents ans eût été si tristement troublée. Alors il y eut de grandes controverses sur le dogme de la pré— sence réelle. Les plus savants théologiens consacrèrent leur génie et leur éloquence à la défense de la foi sacrée. Bossuet a écrit des pages immortelles, soit en commentant simplement le récit de l'Évangile qui expose l‘institution du divin sacrement, soit en répon— dant aux faux raisonnements de l’hérésie et les réduisant à néant. Le concile de Trente avait exposé de nouveau cette doctrine de l’Église avec tout l'éclat de ses preuves et avec toute l'autorité des définitions infaillibles. Il sortit de là une grande lumière qui restera jusqu’à la fin des siècles le flambeau de la religion chrétienne. Aujourd'hui les discussions sur la présence réelle n'existent plus; le protestantisme est allé au bout de ses négations : ce qu‘il combat, c'est l‘existence même de l‘lncarnation, la divinité de Jésus— Christ; que lui importe la présence réelle quand il renie tous les autres mystères sur lesquels elle repose et qu'elle couronne? Ce n'est plus de nos jours que pourrait se renouveler cette lutte des Sacramentaz‘res, qui eut sa grandeur et dans laquelle Luther s’attribuait la gloire d'avoir prouvé la présence réelle contre les calvinistes, plus solidementque l‘Eglise elle-même ne l'eût jamais fait! Calvinistes et luthériens se sont fusionnés en une seule Église allemande, par l'ordre du roi de Prusse, malgré leurs dissentiments sur I'Eucharistie, comme libéraux et orthodoxes se fusionnent partout en une seule Eglise d‘Etat, quels que soient leurs senti— ments contraires sur la divinité de Jésus-Christ.

Mais c'est par l'Euchàristie même que l’Église catholique garde la foi à la divinité de Jésus-Christ, et c'est par l‘Eucharistie seule que les protestants pourront retrouver cette foi perdue. En présence de cette table une qui remplace l’autel, dans le temple de nos frères séparés; en présence de cette distribution de pain et de vin, qu’ils appellent la cène, sans vouloir ni pouvoir y trouver le corps et le sang divin que Jésus—Christ a v0u1n nous donner; en présence de cette cérémonie vaine, dans laquelle ils repoussent la réalité sacrée pour lui substituer une figure commémorative, détrônant ainsi Dieu de son autel où il voulait être adoré, on se demande si le prophète Malachie ne songeait pas à ce culte diminué et rabaissé, autant qu'aux mauvais prêtres juifs, quand il disait :

a Le fils honore son père, et le serviteur révère son seigneur : si donc je suis votre père, où est l’honneur que vous me rendez? et si je suis votre Seigneur, où est la crainte que vous avez de moi? dit le Seigneur des armées. Je m'adresseà vous, 6 prêtres, qui mépri— sez mon nom et qui dites : En quoi avons-nous méprisé votre nom? Vous offrez sur mon autel un pain impur, et vous dites : En quoi vous avonsmous déshonoré‘? En ce que vous dites : La table du Seigneur est dans le mépris. Si vous présentez une hostie aveugle pour être immolée, n’est—ce pas un mal? Si vous en offrez une qui soit boiteuse ou malade, n’est—ce pas un mal“? 11

l MALACHIE, ch. 1, v. 6-8.

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Le pain figuratif de la cène protestante, substitué à la victime pure de la personne du Christ, n'est-il pas moins qu'une « hostie aveugle ou boiteuse » , et cette substitution n'est-elle pas un grand mal, un mépris pour l'autel de Dieu? Il ne faut pas s’étonner dès lors que la foi à la divinité de Jésus—Christ disparaisse : Dieu se retire d’un peuple qui,tout en l'appelant Père et Seigneur, ne lui rend pas l’honneur suffisant exigé par ce titre.

Le sacrifice, en effet, est l'acte essentiel du culte public de la divinité. Aucune religion de l'antiquité, avons-nous dit, n'exista sans sacrifice. Eh bien! ce que les égarements de l'idolâtrie n'avaient pas aboli, le seizième siècle de l'ère chrétienne l'a vu disparaître subitement de la moitié de l'Europe! Le protestan— tisme a aboli le sacrifice! Le protestantisme est une religion sans sacrifice, c'est-à—dire dépourvue de tout moyen d'exprimer publiquement le souverain domaine de Dieu sur la créature! On connaît ce dialogue nocturne dans lequel Luther se dit convaincu par le diable de la nécessité d'abolir la messe. Abolir la messe, c'était chasser Jésus—Christ de la société; c'était supprimer l'adoration publique de Dieu; c'était pour ainsi dire enlever le soleil du firmament de la religion et tout enfermer dans les ténèbres glaciales. En vérité, une telle proposition devait bien venir du tentateur qui, au désert, osa demander à Jésus de se prosterner devant lui pour l'adorer : c’est son office de détour— ner les adorations de Dieu.

Mais vous, nos frères protestants, qui croyez en Dieu, vous surtout qui voulez le servir avec plus de générosité de cœur et qui vous laissez appeler piétistes, comment pouvez-vous vivre sans lui offrir de sacrifice?

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