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un monarque n'aurait siégé. Telle est la contradiction du ritualisme, et toutes les rigueurs des hauts conseils de l'Église anglicane, aidés des tribunaux et des prisons de la Reine, ne peuvent en arrêter le progrès ', pas plus qu'elles ne peuvent, à l'autre extrémité de l'Église établie, empêcherles ravages de lalibre-pensée. On a beau ordonner l’union, ces décrets civils n‘atteignent pas les esprits; la logique du libre examen suit son cours et avance sans relâche l‘œuvre des démolitions religieuses.

En Allemagne, il y a aussi une sorte de cohabitation forcée de toutes les opinions dans les vieux cadres officiels du lutltéranisme. De par l'ordre du roi Guil— laume de Presse, les calvinistes et luthériens ont dû faire trêve et porteren commun, sous un même nom, la responsabilité de croyances opposées. C'estce que Hégel appelait « l'unité dans la nullité ».

1 La Semaine religieuse protestante de Genève, numéro du 10 juillet 1886, donne ces détails :

u RI‘I‘UALISME. — L'assemblée annuelle de l'Englis/z Chareh Un‘on, tenue à Londres en juin dernier, a passablement ému les membres évangéliques de l’Église anglicane. Le président de cette association ritualiste, lord Halifax (que M. Gladstone agrégeait, à peu près à la même époque, à la 1 Commission ecclésiastique a), a constaté les progrès du mouvement anglo-catholique et exprimé de nouveau son désir de voir s'opérer une réunion'entre l’Église d'Angleterre et l'Eglise de Home. Le Dr Cox a demandé qu'on accrût le nombre et le pouvoir des évêques, attendu que c'était grâce à ces avantages que l'Italie et la France avaient pu résister aux attaques des réformateurs du continent, tandis que la faiblesse de l'épiscopat avait livré l'Allemagne à Martin Luther. Il paraît que des célébrations matinales de la sainte Eucharistie ont lieu, à l’intention de la Church Union, dans 78 églises de Londres et 329 de la province. Le parti ritualiste est un parti fort bien discipliné,

très-compacte et très-résolu, et il ne peut plus être considéré, dans

l’Église d'Angleterre, comme une quantité négligeable. n

La Suède et la Norwége sont encore la terre d'or du protestantisme. C’est là qu'il s'est le plus conservé jusqu‘ici à l'abri des dislocations intérieures. La sévérité des lois qui proscrivaient la religion catholique servait en même temps à prévenir les dissi— dences. C'est la aussi, remarquons-le, que la Réforme s'était le moins écartée du catholicisme. La hiérarchie des évêques et des curés y a gardé longtemps une force entourée de respect. Les cérémonies du culte se rapprochent de la liturgie romaine; la messe même y est célébrée dans ses formes extérieures, en sorte qu’il est resté la coznme un corps plus substantiel de religion pour nourrir le cœur de ces peuples attachés d’instinct à une tradition catholique beaucoup plus qu'au protestantisme. Mais déjà le vent de l'émancipation moderne commence à souffler dans ces régions scandinaves, et l'arbre ma] planté du luthéranisme ne tardera pas à être ébranlé la comme ailleurs; peut-être plus qu'ailleurs sera-cc au profitducatholicisme dontles stations naguère visitées par Mgr Mermillod, au nom du pape Léon XIII, sont prêtes à recueillir partout les épaves du naufrage ‘.

1 Un des fruits de la visite (le l\lgr Mermillod fut la conversion d'un jeune ministre protestant de ChristianopolI M. Hellgvist. Il annonça son dessein au Consistoire de Lund par une lettre du 20 décembre 1881, dans laquelle il exposait ainsi les motifs de sa conversion :

6 Je soussigné déclare résigner par cette lettre ma charge de - prêtre dans l'Église officielle de Suède. C'est ma conviction pleine que le christianisme originel ne se trouve que dans le catholicisme... Pour tous ceux qui connaissent à fond l'état de la religion en Suède,

elle présente un spectacle fort décourageant. Les prêtres de l’Église officielle, en effet, se sont divisés en cinq partis différents, qui se condamnent mutuellement. Les vieux-orthodoxes accusent les wal— , denstroémiens de nier le dogme fondamental du Christianisme (la. Rédemption proprement dite), et ceux-ci traitent ceux-là de

En France, la lutte est des plus vives entre orthodoxes et libéraux; il n'est pas de semaine qui ne nous apporte le bruit de quelque incident plus ou moins aigu entre les partisans de la commission du synode officieux et ceux du comité libéral, ce qui ne les empêche pas d’émarger tous au budget de l‘État comme membres d’une même Église! Les orthodoxes ont vainement tenté de répu— dier les libéraux, et ceux-ci, les orthodoxes : une sorte de fatalité les retient ensemble. Comment peuvent-ils s'accommoder d’une telle vie? Un professeur de la faculté de théologie protestante de Montauhan, M. Ch . Bois, va nous le dire; dans une série de conférences où il traitait ces problèmes ardus, il s’exprime ainsi, en s'adressant aux libéraux : .

« Ne sentez-vous pas que vouloir réunir dans une même édification des hommes qui ont des convictions radicalement opposées, c'est tenter l'impossible, c’est unir ensemble les contraires pour qu'ils se froissent, c'est mettre en commun le désaccord et la dispute? et certes, la preuve est la sous nos yeux, journellement donnée par nos églises et par nos conférences. Ne

monstres; les piétistes reprochent aux schartariens d'être dépourvas de toute vie spirituelle, tandis que ces derniers regardent les premiers comme n'étant réellement pas convertis, leur conversion n'ayant pas en les étapes voulues; les néo-luthériens, dégoûtés de toutes ces divergences d'idées, ont entrepris soit de corriger, soit de mitiger les deux soi-disant principes du protestantisme : la justification par la foi seule et l'Ecriture prise pour unique règle de foi.

1 Or, comment pourrais—je, avec mes convictions, rester prêtre d'une pareille Église, ainsi divisée, et en même temps homme d'honneur? Je n'en vois pas la possibilité. Que ceux-là seuls demeurent attachés à l'Église officielle, à qui il n'est pas donné de

discerner les abus de doctrine, ou qui ne se soucient guère de la bonne foi! 2

vous batez pas ici d’accus‘er les étroitesses de certains hommes. Ne vous figurez point avoir paré à tout en parlant de largeur, de supp0rt, de bienveillance mutuelle. Allez un peu au fond des choses, je vous prie; songez que nous sommes ici, non pas sur le ter— rain des intérêts, où il est noble de faire des sacrifices, mais sur le terrain de la conscience, où l'abandon de la vérité est condamné énergiquement. Encore une fois, allez au fond, je ne dis plus des choses, mais des consciences et des âmes. Pensez-y.

et Vous voulez que nous adorions Dieu en commun. Mais quel Dieu? Je l'appelle créateur du ciel et de la terre, et vous mettez en doute qu‘il ait rien créé. Je compte qu'il exauce mes prières et je le prie en conséquence, et vous voilà choqué par mes prières qui vous font crier à la superstition. Vous me dites que Dieu n'a pas opéré et n‘opèrera jamais des miracles, et moi, c'est, à tort ou à raison, ma sécurité et ma joie qu'il en puisse faire, qu'il en ait fait. Vous voulez que néus portions ensemble le nom de chrétiens, mais je vous scandalise si j'adore Jésus-Christ, et votre parole me produit l'efl'et d'un blasphème quand vous dites que Jésus-Christ n’est qu'un homme et a péché. Vous voyez dans la Sainte Écriture un livre comme il y en a beaucoup d’autres, sans autorité exceptionnelle et sans divinité, et moi, en l‘écoutant, j’entendsla parole de Dieu même.

a Qu'avons-nous en commun, et qu‘est—ce que cette édification, que nqus pourrions chercher ensemble? Ce ne serait pas édification, mais, en vérité, scandale, froissement mutuel et alternatif, à moins que nous ne portions cette loi qu'on ne parlera jamais de certaines questions dans notre Église. J‘ai connu une Église pro

testante étrangère‘ où l'on avait interdit à. tous les prédicateurs de traiter en chaire dela divinité de JésusChrist. Nous défendrons cela, nous aussi, etplus encore. On ne parlera pas chez nous sur Dieu, sur le SaintEsprit, sur la prière, sur le miracle, sur la sainteté de Jésus-Christ, sur la nature du péché, sur la nécessité de la conversion, etc., etc.,parce qu'on ne pourrait manquer de heurter sur tous ces points la conscience des uns ou des autres.

« On aura la paix dans cette Église par une dissimulation perpétuelle des convictions les plus chères de chacun!... Et serait-elle une Église libérale, celle qui, pour éviter les troubles de la doctrine, qui, pour ne pas accepter de confession de foi, en dresserait unede nouvelle sorte, marquant, non les articles qu'il faut croire, mais ceux dont on ne doit pas parler? Éton— nante libefté, avouons-le! S'il se trouvait des orthodoxes et des hétérodoxes capables de se soumettre à ces lois de silence et de dissimulation, quelle serait donc la ferveur de ces chrétiens si résignés à ne point faire mention de ce qu'ils croient, et que vaudrait leur. Église? Je ne dis pas ce qu‘elle vaudrait, mais je demande : Serait-elle encore une Église, une société des âmes?

« Non, qu'on le reconnaisse, n0us sommes séparés sur le domaine de la dogmatique, et nous le sommes aussi sur celui de la vie spirituelle; il n'est pas un des termes du vocabulaire religieux que les uns ne dépouil— lent du sens que lui donnent les autres; les mots de péché, de repentance, de prière, aussi bien que ceux de Dieu, de Jésus-Christ, ont une signification très

1 Celle de Genève.

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